"Les boulimies du juge Rosenczveig"

Le Monde du 22 Janvier 1999

Président du tribunal pour enfants de Bobigny et travailleur infatigable, Jean-Pierre Rosenczveig essaie de comprendre et de guérir la délinquance juvénile depuis ses débuts de magistrat, en 1974. A ses yeux, c'est le manque d'espoir qui se fait le plus douloureusement sentir chez les gamins qu'il rencontre dans son cabinet. Des jeunes sans rêves, qui ne croient plus en rien

Il est persuadé que sa vie sera courte et qu'il est en sursis. Inutile d'épiloguer, dit-il, c'est ainsi. Et puis, sur une pirouette il rebondit : « La vie est une suite de gags. » Mais par deux fois dans la conversation reviendra l'allusion. Son père, son frère ont disparu très jeunes. « Moi aussi certainement. » Et c'est peut-être une clé qu'il vous livre discrètement pour expliquer sa boulimie d'action. Oui, Monsieur le juge Rosenczveig veut imprimer sa marque, marteler quelques idées, changer la société. Et Monsieur le juge est pressé.
Alors il utilise tout ce qui est en son pouvoir pour communiquer et influencer. « Ah ! J'ai une belle palette d'instruments ! » Livres, cours, colloques, interviews, débats publics dans les quartiers ou à la Fête de L'Humanité - « Mais si l'UDF ou le RPR organisaient un débat sur le droit des enfants et que les dés n'étaient pas pipés, j'irais avec la même liberté » - et même un jeu - un « Jeu de Lois » - dont il est l'inventeur et qui fait un tabac, paraît-il, auprès des enseignants, pour coller adultes et enfants sur les lois de la République.

Ses présidences multiples d'associations ont de quoi occuper ses soirées et week-ends : « Objectif Famille », « Enfants du monde, droits de l'homme », « Association pour la promotion de la citoyenneté des enfants et des jeunes », « Pour la cause des enfants », « Défense des enfants international-France »... C'est que l'enfant occupe une place centrale dans sa vie. C'est son combat, son obsession. Car, contrairement aux reproches de ceux qui considèrent qu'il en fait un peu trop et cède complaisamment aux caresses des médias, Jean-Pierre Rosenczveig est encore et avant tout président du tribunal pour enfants de Bobigny (le plus important de France) et aborde chaque année entre 450 et 500 dossiers nouveaux.

Ce n'était pas une vocation, dit-il, « mais comme je ne supporte pas la hiérarchie, je ne pouvais pas être procureur. Comme j'ai une scoliose, je ne pouvais pas être juge du siège. Comme j'ai horreur des cadavres, je ne pouvais pas être juge d'instruction. Alors j'ai pris les enfants ». Sérieusement ? L'humour du juge est des plus déconcertants et son oeil, souvent, frisotte. « C'est un domaine où il y avait de vrais enjeux politiques, des droits et des libertés en cause. » Mais le choix de la magistrature ? « C'est une forme d'engagement politique et social. Je ne me vis pas comme un juge, mais comme un militant qui met le droit au service des gens, les plus démunis, les plus paumés. Au nom de la justice sociale. » Un militant ? « Oui, militant-fonctionnaire. Vous vous rendez-compte de l'aubaine ? J'ai la chance d'être payé pour militer pour les droits de l'homme. »

Il a bien été tenté, une fois, de sauter le pas et de prendre une carte dans un parti. C'était au Parti socialiste. Mais il fallait être parrainé par deux personnes se souvient-il, alors « je suis parti en courant et je ne regrette pas ». Ses amis se recrutent essentiellement à gauche et son détour par le cabinet de Georgina Dufoix au secrétariat d'Etat chargé de la famille (1981-1984) l'a solidement introduit dans l'univers de la politique. Mais Jean-Pierre Rosenczveig n'est pas du genre godillot. Il a voté Tapie aux dernières européennes parce qu'il appréciait son programme et que la liste PS « ressemblait à une salade niçoise ». Et au printemps prochain, « si le camarade Jospin cède au camarade Chevènement en matière de sécurité, j'aurai un bon prétexte pour voter pour ce brave Cohn-Bendit qui, lui au moins, ne dit pas de conneries sur le sujet que je connais par coeur ». Le juge Rosenczveig ne manie pas la langue de bois. « Je ne comprends pas, dit-il. Ou plutôt je n'explique que par des considérations politiciennes ce sursaut sécuritaire du gouvernement. L'un a rencontré Dieu, l'autre les sondages ? Voyons ! Le 8 juin 1998, un conseil de sécurité intérieure a adopté un programme ambitieux de réponse à la délinquance juvénile. Il y avait là toute une batterie de mesures testées à Bobigny, une démarche intelligente, équilibrée et cohérente. Qu'est-ce qu'on attend pour la mettre en oeuvre ? Pour débloquer des moyens financiers pour des éducateurs ? Pour déclencher la campagne de communication sur le rôle éducatif des parents ? Il ne s'est rien passé depuis l'été qui justifie la panique ou la remise en cause des arbitrages de juin. Méfions-nous d'un nouveau racisme anti-jeunes et gardons la mesure ! »

Certes, la hausse de la délinquance juvénile s'est confirmée entre-temps. Elle approche 22 % quand, en 1974, au moment où le juge Rosenczveig alors âgé de vingt-sept ans, prenait ses fonctions de juge des enfants à Versailles, elle atteignait à peine 14 %. « Mais si l'on en croit les statistiques, cela fait encore 78 % d'adultes parmi les délinquants ! Les pouvoirs publics nous disent-ils comment ils comptent s'y attaquer ?... De grâce, ne faisons pas des enfants et des jeunes les responsables de tous les maux sociaux ! Le fossé entre jeune victime et jeune délinquant est si ténu. Et le passage à l'acte est une frontière souvent trop invisible pour permettre de faire une distinction très nette entre ces jeunes. Certains s'installent dans la délinquance comme d'autres s'installent dans la maladie, la toxicomanie ou la prostitution. Gardons-nous des catégories qui nous rassurent et vaudraient à certains la pitié et à d'autres la répression-exclusion. C'est de justice dont il doit s'agir. Et de valeurs. »

Il n'est pas question, bien sûr, de nier l'aggravation de la situation. En vingt-cinq ans, Jean-Pierre Rosenczveig a observé la banalisation de la violence ( « Là où un gosse posait problème, il y en a cent ! »), le glissement de la délinquance contre les biens vers une délinquance contre les personnes ( « Je veux ta montre, je t'attaque »), et l'émergence de ce qu'il appelle une délinquance de « socialisation », c'est-à-dire l'adhésion à une culture, un mode de vie délibérément en marge de la société, hors de ses règles et de ses valeurs. « Rien à voir avec la crise trans-générationnelle que traversaient les jeunes, il y a vingt ans, en se révoltant contre papa-maman, et en marquant leur territoire. Il suffisait de patienter deux-trois ans et d'attendre, au fond, que jeunesse se passe, les assurances prémunissant contre le vol... Aujourd'hui, on ne peut se permettre d'attendre deux-trois meurtres, deux-trois viols. C'est l'urgence qui prédomine. L'impératif d'une réponse immédiate à un problème qui, jusqu'alors, exigeait patience, éducation, maturation. »

Ce qui a changé, dit-il, c'est l'espoir. Envolé. Foudroyé. Mort. Noir, l'horizon. Pessimiste, la vision. Bouchées, les perspectives, fracassés, les projets, les rêveries. Les gamins qu'il rencontre dans son cabinet de juge n'ont plus aucun espoir. Ils sont les premières victimes de la crise familiale, de l'éclatement des couples et d'une multiplication des divorces qui surviennent lorsqu'ils sont en bas âge. Ils sont aussi en première ligne de la crise sociale. Et survivent, voilà tout. « Mes parents étaient des prolos. Mon père, hongrois, avait été entraîneur de foot puis vendeur de roulements à billes ; ma mère, d'origine polonaise, était mécanographe à la SNCF. Nous vivions dans un petit appartement sans eau du 10e arrondissement de Paris, mais la règle du jeu était simple : si on travaillait bien à l'école, on s'en sortirait à coup sûr. C'était comme un marché. Mon frère, plus âgé, occupait toute la salle à manger avec ses bouquins de médecine, et moi, jusqu'à treize ans, j'ai dormi avec mes parents. Mais je savais que ça ne durerait pas, qu'il n'en tenait qu'à moi. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Les gamins démunis ne croient plus dans le système éducatif, ne croient plus en leur intégration, ne croient plus en l'ascenseur social. » Les parents ? « Pas forcément démissionnaires, mais largement disqualifiés. Inaptes à servir d'exemples lorsqu'ils sont au chômage ; trop humiliés au quotidien lorsqu'ils sont Africains ; plus crédibles pour deux sous pour dire à leurs gosses : "Bosse et tu réussiras". »

CE qui le frappe, Jean-Pierre Rosenczveig, c'est l'éloignement continu des deux rives de la fracture sociale. C'est le fossé croissant entre l'immense majorité des jeunes qui vont bien et le noyau de ceux qui s'enfoncent. « C'est aussi la modération de ces derniers qui n'explosent même pas alors qu'ils sont dans un feu intérieur, sans révolte et sans flammes. Ils ne rêvent même pas d'une réforme du système et rien ne canalise leur écoeurement. Ils désirent juste un morceau de ce gâteau que méprisaient les soixante- huitards, parce qu'il leur était acquis ou accessible. » Ils ne veulent plus pour cela s'inscrire dans le temps : ce qu'ils veulent, ils le veulent tout de suite. Il ne veulent plus s'inscrire dans la démocratie. Ils n'y croient guère.

Alors, dit le juge, il faut « relégitimer ses règles », marquer des repères, expliquer la loi. Voyez les résultats de la procédure dite en temps réel qui aboutit à convoquer systématiquement au tribunal les mineurs auteurs d'incivilités ainsi que leurs parents. « Dans 93 % des cas, il n'y a aucune récidive, le rappel de la loi et des responsabilités, voire l'exigence de réparations, semble efficace à la fois chez les parents et les enfants. » Mais le juge Rosenczveig fait déborder la pédagogie dans les foyers, les écoles, les centres sociaux. Le deuxième mercredi de chaque mois, il tient une permanence à la mairie d'Epinay. Il y convoque des gens, il en accueille d'autres. Pour qu'il soit facile de venir au juge. Il ne se lasse pas de discuter avec des groupes de jeunes, organise des rallyes de la citoyenneté et des reconstitutions de procès. « Les gamins ont un sens aigu du juste et de l'injuste. Mais ils ne savent rien des procédures, des règles, des enjeux. Et on voudrait que dans la nuit de leurs dix-huit ans, la grâce les inonde et fasse d'eux des majeurs responsables, dignes de voter ? » C'est vers « la militance », pense-t-il, qu'il faudrait pouvoir les orienter.

Le juge Rosenczveig est bavard. La moustache épaisse et blanche, le cheveu sauvage et rare, il pourrait enchaîner des heures durant sur ses combats anciens au Syndicat national de la magistrature (époque cheveux longs et sabots), ses complicités audacieuses avec une poignée d'éducateurs et de travailleurs sociaux, ses relations tumultueuses avec certaines institutions, et puis ce qu'il nomme avec coquetterie sa « monomanie » qui est en fait sa cohérence.

LES juges des enfants sont mis à rude épreuve et prennent de plein fouet la douleur des familles. Beaucoup craquent, demandent leur mutation au bout de douze mois, l'obtiennent un an et demi plus tard... Dommage. Moi, après un détour par le cabinet ministériel et la création de l'Institut de l'enfance et de la famille, je suis revenu à mon premier métier. C'est le plus passionnant qui soit dans la magistrature. Je n'ai pas l'" avancite aiguë" , je ne veux pas être un touche-à-tout. Alors en matière de droit de l'enfant, j'ai gagné une certaine influence. »

Monsieur le juge, qui sait rire de lui, est généralement assez satisfait de sa personne.

Il est libre surtout. Libre de critiquer les « foucades » sécuritaires du ministre de l'intérieur. Libre de fustiger comme une fuite en avant effrayante l'idée de détention provisoire des mineurs. Libre de proclamer que la prison - cantonnée strictement aux cas graves - ne protège l'ordre public qu'à court terme et qu'elle libère forcément un jour des gamins beaucoup plus dangereux. A choisir, et pour contraindre les éléments les plus incontrôlables, Jean- Pierre Rosenczveig préférerait étendre aux 13-16 ans la mise sous contrôle judiciaire assortie d'obligations : se soigner, vivre à tel endroit, se présenter tous les matins à tel autre lieu... La prison n'interviendrait que pour punir toute violation.

L'éloignement des jeunes de leur quartier ? Pourquoi pas, dit-il, s'il s'inscrit dans un projet éducatif et ne paralyse pas le travail à effectuer avec la famille. Mais où ? Où accueillir les gosses ? « Les lieux d'accueil se réduisent en peau de chagrin, les éducateurs ont de moins en moins envie de travailler et de vivre sur place ; quant aux terres d'accueil, elles ne sont jamais ravies de voir débarquer "la vermine parisienne". »

L'urgence ? « Miser sur le long terme et refuser la surenchère démagogique. Trop de petits délinquants de 10-12 ans avaient été repérés dès la crèche ou la maternelle, puis complètement abandonnés à leur entrée à l'école. Or c'est à ce moment-là que se fait l'apprentissage de la lecture et des premiers actes de la vie sociale. Et c'est donc à ce moment-là qu'ils s'excluent ! Comment ne pas comprendre que c'est une bombe à retardement ? Une alliance s'impose entre l'Etat et le département autour d'un service social scolaire. Il faut construire des internats, embaucher des éducateurs, recréer des réseaux d'entraide... »

Monsieur le juge ne part jamais en vacances sans ses livres, son fax, son portable et ses deux ordinateurs. Cela agace ses trois enfants, paraît-il, qui aimeraient le voir apparaître sur la plage. Mais sa femme s'est résignée et il lui en sait gré. Car à l'image de l'inspecteur Columbo, il la cite sans arrêt. « Comme me dit ma femme... »


ANNICK COJEAN

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