Portrait dans le journal "Le Monde"

 Président du tribunal pour enfants de Bobigny (93), Jean-Pierre ROSENCZVEIG essaie de comprendre et de guérir la délinquance juvénile depuis ses débuts de magistrat en 1974. A ses yeux, c'est le manque d'espoir qui se fait le plus douloureusement sentir chez les gamins qu'il rencontre dans son cabinet. Des jeunes sans rêves, qui ne croient plus en rien.

 ... Ses présidences multiples d'associations ont de quoi occuper ses soirées et ses week-ends : "Objectif Famille", "Enfants du monde, Droits de l'homme", "Association pour la promotion de la citoyenneté des enfants et des jeunes", "Pour la cause des enfants", "Défense des enfants international-France"... C'est que l'enfant occupe une place centrale dans sa vie. C'est son combat, son obsession. Avant tout président du tribunal pour enfants de Bobigny (le plus important de France), il aborde chaque année entre 450 et 500 dossiers nouveaux...

"Je ne comprends pas, dit-il. Ou plutôt, je n'explique que par des considérations politiciennes ce sursaut sécuritaire du gouvernement ... le 8 Juin 1998, un conseil de sécurité intérieure a adopté un programme ambitieux de réponse à la délinquance juvénile. Il y avait là toute une batterie de mesures testées à Bobigny, une démarche intelligente, équilibrée et cohérente. Qu'est-ce qu'on attend pour la mettre en oeuvre ? Pour débloquer des moyens financiers pour des éducateurs ? Pour déclencher le rôle éducatif des parents? Il ne s'est rien passé depuis l'été qui justifie la panique ou la remise en cause des arbitrages de Juin. Méfions-nous d'un nouveau racisme anti-jeunes et gardons la mesure !"

Certes, la hausse de la délinquance juvénile s'est confirmée entre temps. Elle approche 22% quand, en 1974, elle atteignait à peine 14%. "Mais, si l'on en croit les statistiques, cela fait encore 78% d'adultes parmi les délinquants !  ... De grâce, ne faisons pas des enfants et des jeunes les responsables de tous les maux sociaux ! Le fossé entre jeune victime et jeune délinquant est si ténu. Et le passage à l'acte est une frontière trop invisible pour permettre de faire une distinction très nette entre ces jeunes. Certains s'installent dans la délinquance comme d'autres dans la toxicomanie ou la prostitution. Gardons-nous des catégories qui nous rassurent et vaudraient à certains la pitié et à d'autres la répression-exclusion. C'est de justice dont il doit s'agir. Et de valeurs."

Il n'est pas question, bien sûr, de nier l'aggravation de la situation. En vingt cinq ans, Jean-Pierre Rosenczveig a observé la banalisation de la violence ("là où un gosse posait problème, il y en a cent!"), le glissement de la délinquance contre les biens vers une délinquance contre les personnes ("Je veux ta montre, je t'attaque"), et l'émergence de ce qu'il appelle une délinquance de "socialisation", c'est-à-dire l'adhésion à une culture, un mode de vie délibérément en marge de la société, hors de ses règles et de ses valeurs. "Rien à voir avec la crise trans-générationnelle que traversaient les jeunes, il y a vingt ans, en se révoltant contre papa-maman, et en marquant leur territoire. Il suffisait de patienter deux-trois ans et d'attendre, au fond, que jeunesse se passe, les assurances prémunissant contre le vol ... Aujourd'hui, on ne peut se permettre d'attendre deux-trois meurtres, deux-trois viols. C'est l'urgence qui prédomine."

Ce qui a changé, dit-il, c'est l'espoir. Envolé. Foudroyé. Mort. Noir, l'horizon. Pessimiste, la vision. Bouchées, les perspectives, fracassés, les projets, les rêveries. Les gamins qu'il rencontre dans son cabinet de juge n'ont plus aucun espoir. Ils sont les premières victimes de la crise familiale, de l'éclatement des couples et d'une multiplication des divorces qui surviennent lorsqu'ils sont en bas âge. Ils sont aussi en première ligne de la crise sociale. Et survivent, voilà tout.

"Mes parents étaient des prolos ... Mais la règle du jeu était simple : si on travaillait bien à l'école, on s'en sortirait à coup sûr ... Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Les gamins démunis ne croient plus dans le système éducatif, ne croient plus en leur intégration, ne croient plus en l'ascenseur social.." Les parents ? "Pas forcément démissionnaires, mais largement disqualifiés. Inaptes à servir d'exemples lorsqu'ils sont au chômage; trop humiliés au quotidien lorsqu'ils sont Africains; plus crédibles pour deux sous pour dire à leurs gosses : bosse et tu réussiras".

Ce qui le frappe, Jean-Pierre Rosenczveig, c'est l'éloignement continu des deux rives de la fracture sociale. C'est le fossé croissant entre l'immense majorité des jeunes qui vont bien et le noyau de ceux qui s'enfoncent ... Ils ne veulent plus s'inscrire dans le temps : ce qu'ils veulent, ils le veulent tout de suite. Ils ne veulent plus s'inscrire dans la démocratie. Ils n'y croient guère.

Alors, dit le juge, il faut "relégitimer ses règles", marquer des repères, expliquer la loi. Voyez les résultats de la procédure dite en temps réel qui aboutit à convoquer systématiquement au tribunal les mineurs auteurs d'incivilités ainsi que leurs parents. "Dans 93% des cas, il n'y a aucune récidive, le rappel de la loi et des responsabilités, voire l'exigence de réparations, semble efficace à la fois chez les parents et chez les enfants... Les gamins ont un sens du juste et de l'injuste. Mais ils ne savent rien des procédures, des règles, des enjeux. Et on voudrait que dans la nuit de leurs dix-huit ans, la grâce les inonde et fasse d'eux des majeurs responsables, dignes de voter ?"...

Monsieur le juge est libre surtout. Libre de fustiger comme une fuite en avant effrayante l'idée de détention provisoire des mineurs. Libre de proclamer que la prison -  cantonnée strictement aux cas graves- ne protège l'ordre public qu'à court terme et qu'elle libère forcément un jour des gamins beaucoup plus dangereux. A choisir, et pour contraindre les éléments les plus incontrôlables, le juge préférerait étendre aux treize-seize ans la mise sous contrôle judiciaire assortie d'obligations : se soigner, vivre à tel endroit, se présenter tous les matins à tel autre lieu ... La prison n'interviendrait que pour punir telle violation.

L'éloignement des jeunes de leur quartier ? Pourquoi pas, dit-il, s'il s'inscrit dans un projet éducatif et ne paralyse pas le travail à effectuer avec la famille. Mais où ? "Les lieux d'accueil se réduisent en peau de chagrin ... Les éducateurs ont de moins en moins envie de travailler et de vivre sur place".

L'urgence ? "Miser sur le long terme et refuser la surenchère démagogique. Trop de petits délinquants de 10-12 ans avaient été repérés dès la crèche ou la maternelle, puis complètement abandonnés à leur entrée à l'école. Or, c'est à ce moment-là que se fait l'apprentissage de la lecture et des premiers actes de la vie sociale. Et c'est donc à ce moment-là qu'ils s'excluent ! Comment ne pas comprendre que c'est une bombe à retardement ? Une alliance s'impose entre l'Etat et le département autour d'un service social scolaire. Il faut construire des internats, embaucher des éducateurs, recréer des réseaux d'entraide ..."

Le Monde   Annick Cojean  22 Janvier 1999

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Reproduction des textes de ce site autorisée si accompagné de la mention "diffusé sur le site web de JPR : http://www.rosenczveig.com/"


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